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Conférence donnée à la XIXe Biennale
de la langue française
Hull-Ottawa du 29 juillet au 2 août 2001
Jeunesse et langue française
Pourquoi et dans quels domaines
se créent les mots?
Comment se créent les mots?
Où se créent les mots?
Le vocabulaire d'Internet
Le vocabulaire du golf
Le Grand dictionnaire terminologique ou GDT
De nouveaux dictionnaires
Le Comité de terminologie de Radio-Canada
Les mots de la Francofête
Le site de l'Office de la langue française
Conclusion
Dans la communication que voici, je me bornerai
à rappeler quelques grandes lignes de la démarche néologique, en
les illustrant de néologismes pour la plupart en usage ou créés
au Québec. Ensuite et surtout, je vous présenterai un aperçu des
activités et des travaux reliés à la néologie et menés à l'Office
de la langue française principalement, aperçu d'un ensemble de services
et de publications dont l'objectif est de proposer et de diffuser
des mots nouveaux répondant aux besoins d'expression des francophones
du Québec, des jeunes comme des moins jeunes.
« La langue évolue de plusieurs façons : parfois
accidentellement, parfois nécessairement puisque tout change en
nous et autour de nous et qu'elle répond à nos besoins, parfois
même à nos fantasmes », lit-on dans la préface du Petit
Robert.
Dans la langue, ce qui évolue de la façon la plus
remarquable, c'est bien sûr le vocabulaire, le lexique. Mais si
le mot néologisme a jusqu'à assez récemment eu une connotation
péjorative, cette méfiance face aux mots nouveaux (il semble même
que logiciel a d'abord été condamné par l'Académie française!)
se constate encore chez certains, qui ont tendance à préférer un
mot anglais relativement usité à un néologisme de formation française
auquel leur oreille n'est pas habituée… Et pourtant, l'univers des
mots nouveaux du français a quelque chose de fascinant et de fort
stimulant!
Pourquoi et dans quels domaines
se créent les mots?
Aucun mot nouveau n'est gratuit. Par exemple, l'un
répond au besoin de désigner une réalité nouvelle (cybercafé,
familialiste), un autre sert à désigner une réalité jusque-là
sans appellation précise (cuisiniste, enseigniste, galeriste,
employabilité), un autre encore est une désignation sentie comme
socialement plus acceptable (euphémismes de la nouvelle orthodoxie :
clochard est remplacé par sans-abri, voire par itinérant)
ou dans le courant de la mode – ou même, pour être néologique, « tendance ».
C'est pourquoi certains sont fantaisistes (photocopillage),
d'autres savants formés d'éléments grecs et latins (pyrotraumatologie),
certains appartiennent à la langue générale (covoiturage, piquerie,
baladeur) et d'autres semblent – du moins à l'heure actuelle – réservés
aux spécialistes (parentalité, hémotoxique, écho-mirage).
Il faut par ailleurs reconnaître que certains mots nouveaux peuvent
confiner au jargon (lorsqu'ils sont trop longs, peu motivés, dictés
voire rabâchés par la mode) et que l'expression n'y gagne pas toujours
alors en simplicité et en clarté. En cette matière aussi bien sûr,
le discernement est de mise…
Selon ce qu'écrit le lexicologue Jean-Claude Boulanger
dans son article intitulé « Pour dire aujourd'hui » publié
l'année dernière dans la revue Infolangue, si l'on se fie
aux ajouts faits au Petit Larousse illustré entre 1995 et
2000, les domaines les plus productifs ont été l'informatique, l'alimentation,
la santé et la médecine, la vie en société, les sports et les loisirs.
On remarquera qu'il s'agit là de domaines pour lesquels, si on y
ajoute le commerce, les sociétés contemporaines manifestent beaucoup
d'intérêt.
Comment se créent les mots?
La création lexicale fait appel à des procédés variés
qu'il est possible de ramener à deux grandes catégories, la néologie
de forme et la néologie de sens, et qui permettent d'arrimer des
mots nouveaux à ceux qui sont déjà usuels :
- la néologie morphologique ou néologie
de forme. On crée rarement des mots de toutes pièces – ou de toutes
lettres – : on en obtient plutôt par dérivation, c'est-à-dire
surtout par l'emploi de préfixes et – encore plus – de suffixes
(robotique, chef-de-filat; signalons aussi au passage la
productivité des suffixes qui servent à former des féminins d'appellations
de personnes, dont le nouveau suffixe – eure de docteure,
ingénieure ou professeure), par troncation (surtout dans
la langue familière : micro et ordi pour micro-ordinateur),
par composition (société point-com, le nom copier-coller),
par siglaison (sida, cédérom), par agglutination (c'est
le cas du mot-valise qui résulte de la réduction d'une suite de
mots à un seul mot qui ne conserve que la partie initiale du premier
et la partie finale du dernier (photocopillage, alicament,
courriel, [j'y reviendrai plus loin]). Et la néologie d'emprunt,
avec ou sans adaptation de la graphie (bagel/baguel, Web, bogue
et sa famille), se rapproche de la néologie de forme.
- la néologie sémantique ou néologie de
sens. C'est le cas d'emprunts d'un domaine à l'autre, de métaphores
figées (naviguer et navigateur, souris, puce),
de mots anciens remis en circulation souvent sous l'influence
de l'anglais (gouvernance, crédibilité).
Où
se créent les mots?
Toutes les aires de la francophonie sont productrices
de mots nouveaux, et le Québec n'est pas en reste. Il est même particulièrement
créatif en la matière : pensons à exemplier, homardier, échéancier,
véloroute, récréotourisme, téléavertisseur, microbrasserie,
et même à terminologue, qui sont des québécismes.
Pour partager les mots nouveaux et les harmoniser
tout en respectant les particularismes pertinents, une veille néologique
est pratiquée à l'échelle de la francophonie, par l'entremise du
Réseau international francophone d'aménagement linguistique ou Rifal
qui succède au Rint
et au Riofil.
Si plusieurs synonymes émergent en même temps, c'est en fin de compte
l'usage qui sera appelé à trancher. Voici quelques exemples de coexistence
(ou de concurrence) de formes néologiques au Québec et en France
:
urgentologue (QC)/urgentiste (F)
caravane flottante (QC)/coche de plaisance (F)
binette (QC)/frimousse (F)
webmestre (QC)/administrateur de site (F)
Le vocabulaire d'Internet
Comment justement parler de mots nouveaux sans parler
du vocabulaire d'Internet, et comment parler du nouveau vocabulaire
d'Internet sans citer le terme courriel?
Il faut dire que ce courriel mérite un coup
de chapeau. C'est un exemple de réussite d'implantation au Québec,
et il entame une carrière internationale dans la francophonie. Il
y a quelques années à peine, le mot-valise courriel – formé
à partir de courrier et de électronique – a fait une
apparition remarquée dans le livre La planète cyber, de Jean-Claude
Guédon. Adopté presque d'emblée et maintenant bien implanté au Québec,
il est même attesté dans le Petit Larousse depuis l'édition
2000. Courriel désigne également le message électronique
lui-même; il est aussi employé comme adjectif et produit des dérivés,
ce qui est un signe de sa lexicalisation réussie (courrieller,
courriéliser, courriéliste).
Dans le domaine d'Internet, d'autres termes nouveaux
connaissent un assez bon succès, et plusieurs d'entre eux ont été
proposés par les terminologues de l'Office de la langue française,
ainsi :
clavardage, bavardoir, pourriel (mot-valise « au carré »!, formé
de poubelle et de courriel, déjà mot-valise), témoin
(pour cookie) ainsi que binette et webmestre, déjà
cités.
Le
vocabulaire du golf
À titre d'exemples, voici quelques termes qui ne
sont pas nouveaux par leur forme, mais qui ont encore à l'oreille
de certains des consonances nouvelles, bien que leur usage se répande :
voiturette (cart)
vert (green)
fosse de sable (sand trap)
normale (par)
aigle (eagle)
albatros (double eagle)
oiselet (birdie)
Le grand dictionnaire terminologique
ou GDT
(www.olf.gouv.qc.ca
et www.granddictionnaire.com)
Comme plusieurs d'entre vous le savent, Le grand
dictionnaire terminologique est la version grand public de la
Banque de terminologie du Québec. Depuis près d'un an, il met gratuitement
à la disposition du public internaute du monde entier trois millions
de termes français et anglais dans pratiquement tous les domaines
de l'activité économique, technique et scientifique. C'est l'équivalent
de 3000 ouvrages de référence! Le GDT, comme on l'appelle familièrement,
existe aussi en version cédérom. Des travaux sont en cours pour
y ajouter du chinois, de l'espagnol et du portuguais.
À la consultation de ce formidable outil s'ajoute
pour les internautes du Québec le précieux service électronique
@ssisterme. Ce service d'assistance terminologique fournit, dans
les 48 heures, une fiche terminologique nouvelle ou mise à jour
aux usagères et usagers québécois – et uniquement à eux – qui ont
interrogé le GDT et ont signalé n'y avoir pas trouvé de réponse
ou y avoir trouvé une réponse insatisfaisante. La fiche nouvelle
est communiquée personnellement et en primeur par courriel au demandeur
ou à la demandeuse. @ssisterme s'adresse en priorité aux entreprises,
à l'Administration et aux professionnels de la langue. Il ne répond
pas aux questions portant sur la grammaire, l'orthographe, la typographie,
ni la traduction de phrases ou d'expressions.
Ce service est aussi pour l'Office un moyen d'exercer
une veille néologique et de réagir rapidement aux nouveaux besoins
terminologiques que signalent les usagers du GDT.
De nouveaux dictionnaires
Étant donné qu'à l'ère de l'électronique certains
livres gardent encore leur utilité et leur agrément, l'Office de
la langue française vient de publier en mai et juin derniers deux
dictionnaires papier qui ont fait l'objet d'une forte demande de
la part du public. Le contenu de ces ouvrages est extrait du Grand
dictionnaire terminologique.
Le premier de ces deux dictionnaires a sa place
juste à côté de votre tapis de souris! C'est le Dictionnaire
d'Internet, de l'informatique et des télécommunications, anglais-français,
qui traite de 7000 notions de ces technologies de l'information.
Ce pavé – ou cette brique, au choix! – de 1450 pages témoigne de
façon on ne peut plus tangible que le français est bien une langue
du XXIe siècle. Par la dizaine de milliers de termes qu'il répertorie,
ce dictionnaire reflète la richesse de notre langue technique.
Il permet par exemple de saisir la différence qui
existe entre sauver, sauvegarder et enregistrer,
de savoir comment rendre streaming, warez
ou upgrade en français (respectivement en transit
ou en continu; logiciels piratés ou logiciels
pirates; version améliorée ou mise à niveau),
de connaître les équivalents français du fameux préfixe anglais
e- et de découvrir une mine de renseignements sur le vocabulaire
de domaines en plein essor. Il s'adresse aussi bien à l'informaticien
qu'à la traductrice ou au rédacteur technique, autant au webmestre
qu'à la journaliste, à l'étudiante qu'au professeur, pour qui il
constitue un précieux outil pédagogique.
L'ouvrage présente en effet les termes anglais accompagnés
de leurs équivalents français, de définitions, de notes explicatives
fort détaillées et, au besoin, de précisions sur les différents
usages au sein de la francophonie. Un index des termes français
et des termes cités en note multiplie les possibilités de consultation.
Autre nouveauté toute récente en librairie, le Dictionnaire
de l'industrie automobile, français-anglais, qui reprend quant
à lui plus de 3000 articles du Grand dictionnaire terminologique.
Le domaine d'activité est sans doute en soi moins innovateur, mais
les nouvelles technologies et techniques ainsi que les nouveaux
matériaux y ont aussi fait leur apparition, et l'industrie automobile
est dorénavant un nouveau domaine d'application de l'électricité,
de l'informatique et de l'électronique. Les progrès de la mécatronique
(elle-même désignée par un mot-valise formé à partir de la troncation
des termes mécanique et électronique) en témoignent.
On sait que le secteur de l'automobile a été fortement anglicisé
au Québec et que, dès le début des travaux de l'Office de la langue
française destinés à améliorer la qualité du français au Québec,
ce qui remonte à 1961 – en passant, l'Office fête cette année son
quarantième anniversaire –, des efforts de recherche terminologique,
de diffusion et d'implantation ont été consacrés au domaine automobile.
Et ces efforts ont porté leurs fruits, puisque les brakes
et les bumpers ne font plus partie du vocabulaire courant
des Québécois, qui parlent aujourd'hui spontanément de freins
et de pare-chocs. Il reste maintenant à familiariser les
professionnels du domaine et les automobilistes avec des termes
nouveaux comme pare-broussaille, barre parechoc safari
(parechoc en un mot, conformément à la graphie préconisée
par les Rectifications de l'orthographe) ou barre safari, motoquad
et clé à puce, par exemple.
Ce dictionnaire français-anglais comporte aussi
des définitions et des notes, plus un index des termes anglais.
Le Comité de terminologie de
Radio-Canada
En septembre 1999, le Comité de terminologie et
de linguistique de la Radio française de Radio-Canada a pris la
succession du Comité de linguistique qui avait été actif pendant
près de 40 ans avec tout le succès que l'on connaît (et que connaissaient
notamment ses petites fiches jaunes auprès des langagiers).
Ce nouveau comité se compose de représentants de
la Radio française et de la salle des nouvelles de Radio-Canada,
de l'Office de la langue française et de terminologues, et il est
animé par le conseiller linguistique de la radio de Radio-Canada,
Guy Bertrand. Le comité souhaite aussi pouvoir bientôt compter sur
des membres correspondants dans la francophonie pour examiner avec
eux les questions d'ordre néologique qui lui sont soumises et mettre
en commun certaines propositions.
En effet, le comité a principalement pour mission
de proposer des termes pertinents pour désigner les réalités nouvelles
dont il est question dans les informations et qui appartiennent
aux domaines de la radiotélévision bien sûr, mais aussi de l'informatique
et des télécommunications, de la politique, du commerce, de la vie
en société, de la santé, de l'alimentation, des sports et des loisirs,
notamment. Ses travaux sont diffusés dans le site Internet de Radio-Canada
(par Le français au micro, bulletin de linguistique hebdomadaire
de la Radio française), dans la banque de terminologie de Radio-Canada,
dans Le grand dictionnaire terminologique de l'Office de
la langue française et dans Termium.
Voici quelques exemples des notions étudiées récemment
et des néologismes proposés par le comité, dont les fiches complètes
sont consultables dans Internet :
entreprenaute, équivalent de yettie (young
enterpreneur of technology);
alphanétisation, alphabétisation populaire réalisée par l'entremise
d'Internet;
disque-échantillon, pour sampler;
gratuiciel publicitaire ou annonciel, pour adware;
imagisme, pour lookism, qui est une discrimination basée
sur l'apparence;
administratique, pour e-government. Le suffixe -tique vient
ici évoquer l'élément électronique ou informatique représenté par
le e- en anglais;
actualité-spectacle, pour infotainment;
aliment-doudou, pour comfort food, mot composé proposé par
l'écrivain David Homel;
psychotonique : smart drink, boisson stimulante composée de
vitamines, d'acides aminés, d'extraits de plantes.
Et je vous assure que le comité ne boit pas de psychotonique
avant chaque réunion!
Les mots de la Francofête
La Francofête est un ensemble d'activités, de manifestations
et de festivités autour de la langue française organisé depuis des
années par l'Office de la langue française et ses partenaires :
c'est la semaine du français et de la francophonie entourant la
Journée internationale de la Francophonie, le 20 mars. Et depuis
trois ans, l'Office de la langue française propose à la population,
notamment aux milieux de travail et à ceux de l'éducation, donc
aux jeunes tout particulièrement, dix mots pour fêter, dix mots
à partager, dix mots pour jouer et pour servir de thème à de l'animation
linguistique.
Pour 2002, les dix mots ont été sélectionnés après
un appel lancé dans le site Internet de la Francofête et auprès
des partenaires de la Francofête. Ce sont : arbre, curiosité,
horizon, lumière, magique, mémoire, regard, rythme, sourire
et tendre. On remarquera que, parmi ces mots proposés, il
y a non seulement des noms, mais aussi des adjectifs et des verbes.
Quelques-uns de ces mots appartiennent à deux catégories grammaticales
(c'est le cas de sourire et de tendre), ce qui augmente
encore leur « potentiel d'exploitation ». Certains mots sont concrets,
d'autres abstraits, d'autres encore ont un sens propre et un sens
figuré (comme arbre, mémoire et curiosité), mais tous
ont paru particulièrement puissants et évocateurs. Les textes et
les jeux qu'ils inspireront à la Francofête 2002 nous le confirmeront,
espérons-le! C'est à suivre… dans le site de l'Office de la langue
française et dans celui de la Francofête, notamment!
Le site de l'Office de la langue
française
(www.olf.gouv.qc.ca)
Ce site est en cours de refonte complète. À l'automne
2001, il sera devenu le « cyberfuté de la langue française », une
mine de ressources linguistiques, de renseignements sur le français
d'aujourd'hui, de jeux et d'outils de perfectionnement, ainsi que
de conseils pour vivre en français. Bref, un portail largement ouvert
sur tout ce qui touche à la langue française et à la francophonie.
Nous vous y donnons rendez-vous!
Conclusion
Comme l'a si bien écrit Alain Rey dans sa présentation
du Dictionnaire historique de la langue française : « Le
langage d'aujourd'hui le nôtre – et celui même de l'actualité, de
la modernité, porte en lui mille ans de vie active. Ces mots qui
donnent forme à nos sentiments, à nos pensées sont en nous et autour
de nous, dans la communication sociale. […] Le français survivra,
aussi riche, aussi lucide, aussi sensible qu'aux âges classiques,
à condition de ne pas s'oublier lui-même, de se ressourcer sans
répit. »
C'est évidemment ce à quoi nous devons nous employer
tous ensemble. Trouver les mots pour dire le monde d'aujourd'hui
et de demain en français, et ne pas oublier de les faire nôtres,
au quotidien et avec confiance – car dans confiance, il y
a foi –, quelle que soit notre génération.
Noëlle Guilloton, term. a.
Service des communications
Office de la langue française
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